Démocratie participative et démocratie délibérative, partie I

Nous avons, par le passé, abordé différentes façons d’assainir les pratiques démocratiques au Québec. Nous avons parlé du mode de scrutin (partie I et partie II), du rôle du Directeur général des élections pour contrer la partisannerie politique (partie I et partie II), nous avons aussi abordé le tirage au sort (présenté sommairement ici et expliqué plus en détail ici). Or, comme l’expliquait Étienne Chouard, le tirage au sort n’est qu’un des leviers dans un système de démocratie participative, système où tout le Peuple peut participer à la prise de décisions.

De plus en plus de partis politiques proposent différentes réformes pour instaurer un germe de démocratie délibérative. Le Parti Québécois (4è mesure), par exemple, propose d’introduire le référendum d’initiative populaire s’il prend le pouvoir. Québec Solidaire (p.10), dans une formulation un peu plus floue, suggère de donner beaucoup plus de place à la participation citoyenne au niveau local, municipal, régional et provincial. Quant à Option Nationale (point 6.9), on s’engage à ce que, sous initiative populaire, des commissions d’enquêtes puissent être mises sur pied et qu’elles reçoivent des mandats précis émanant de la population. Bref, jamais la démocratie participative n’a reçu autant d’appui politique que maintenant.

Cependant, on peut arguer que la démocratie participative en soi n’est pas nécessairement idéale ni bonne, puisque le Peuple peut se complaire dans ce qu’on appelle « l’ignorance rationnelle ». Ce concept « d’ignorance rationnelle », attribué à Anthony Downs, affirme que, pour un enjeu où l’opinion personnelle ne pèsera pas lourd, puisque le vote individuel se perd dans la masse de centaine de milliers de votes d’autres individus, il est rationnellement plus rentable pour un individu de rester ignorant de ces grands enjeux et se concentrer plutôt sur les enjeux plus personnels qui le touchent plus directement et sur lesquels son opinion risque de vraiment faire la différence. Au mieux, de nombreux électeurs se contenteront d’en savoir juste assez pour se réconforter dans leur opinion personnelle. De plus, dans un contexte où les gens discutent le plus souvent de politique entre amis, généralement issus d’un milieu social similaire, on assiste rarement à un choc d’idées où on attaque les idées reçues sur certains groupes sociaux (les riches, les pauvres, les fonctionnaires, les minorités, etc). Dans un tel contexte, la démocratie participative ne risque pas de changer grand’ chose au visage politique québécois.

En effet, pour que la démocratie participative fonctionne à la hauteur de nos attentes, il faut que le Peuple soit informé, qu’il s’intéresse aux questions et aux enjeux politiques, qu’il fasse des recherches et des lectures, qu’il discute, débatte, réfléchisse. Sans tout ce processus, la démocratie participative est inutile. En Angleterre, par exemple, le scrutin uninominal à un tour a été préféré au scrutin alternatif par 68% des électeurs contre 32%, avec un faible taux de participation de 41% de l’électorat. Les arguments avancés par le mouvement opposé au vote alternatif (NOtoAV) sont, à notre avis, des exemples parfaits de démagogie et de sophismes, preuve que, même sur des enjeux pourtant importants et cruciaux, les gens puissent être désintéressés ou manipulés.

Dans un contexte aussi morose, la démocratie délibérative peut aider à renforcer les maillons faibles de la démocratie participative simple. Expliquée simplement, la démocratie délibérative exige que le Peuple en entier réfléchisse et débatte publiquement des enjeux sur lesquels il aura à se prononcer. À Athènes, la démocratie délibérative avait lieu tous les jours à l’agora, la place publique où tous les citoyens avaient droit de parole. Évidemment, ce qui s’appliquait facilement aux 40 000 citoyens athéniens établis dans la cité d’Athènes et sa campagne avoisinante serait impossible à mettre en place au Québec, où plus de 5,5 millions d’électeurs sont inscrits sur la liste électorale, et répartis sur une superficie dix fois grande comme la Grèce en son entier. Ainsi, plusieurs problèmes logistiques se posent pour établir une démocratie délibérative : si l’on voulait réunir l’ensemble de l’électorat québécois pour discuter et débattre des enjeux politiques,  il serait impossible de trouver une salle assez grande pour recueillir tout le monde, et avec autant de gens qui ont le droit d’émettre leur opinion, les assemblées seraient chaotiques et la quantité d’opinions exprimées rendrait le processus interminable et vain. Il faut donc repenser le système délibératif pour l’adapter à notre réalité.

Heureusement pour nous, Bruce Ackerman, professeur de science politique et de droit à Yale, et James Fishkin, professeur de gouvernement, droit et philosophie à l’Université du Texas, ont proposé un système de démocratie délibérative applicable dans nos sociétés modernes. Il s’agit en bref un jour de délibération. Le modèle a été pensé pour les élections présidentielles aux États-Unis, mais pourrait s’appliquer à toute élection ou référendum. Dès lundi prochain, nous vous en présenterons les grandes lignes, afin qu’elles nous servent de piste de réflexion pour améliorer la qualité de notre démocratie participative à venir.

Dans la même série :
Démocratie participative et démocratie délibérative, partie II
Démocratie participative et démocratie délibérative, partie III

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