Démocratie participative et démocratie délibérative, partie II

Dans l’article de lundi dernier, nous avons exposé les limites des réformes dans le cadre de la démocratie actuelle et avons brièvement défini le concept de démocratie délibérative et expliqué les difficultés liées au déroulement « traditionnel » d’un tel exercice. Nous terminions en abordant la solution proposée par les professeurs Bruce Ackerman et James Fishkin, un exercice qu’ils ont intitulé le « Deliberation Day », ou jour de délibération. Comme nous l’avons dit lundi dernier, le jour de délibération a été conçu pour une élection présidentielle américaine, mais peut s’appliquer à beaucoup d’autres situations. Nous vous présentons aujourd’hui l’idée des professeurs Ackerman et Fishkin.

Le jour de délibération aurait lieu une semaine ou deux avant le jour du vote. Lors d’un congé férié, les électeurs seraient conviés à se présenter dans des lieus de rassemblement préétablis (comme des écoles, par exemple), qui peuvent recevoir des petits groupes de 15 personnes et des gros groupes de 500 personnes. Les gens qui s’y présenteraient recevraient 150$ pour leur participation à l’exercice démocratique, somme que les deux professeurs estiment suffisante pour assurer la présence d’un grand nombre d’électeurs ; toute autre activité rémunérée, mises à part les plus nécessaires, serait interdite, afin d’encourager le plus grand nombre de citoyens possibles à venir discuter et débattre. Les citoyens présents seraient ensuite séparés aléatoirement en groupes de 15 personnes.

De leur côté, les deux partis politiques auraient chacun préalablement identifié les deux enjeux majeurs de la campagne selon eux. Ceci devrait fournir deux à quatre thèmes qui structureront les débats de la journée. Quelques jours, voire semaines, avant le fameux jour de délibération, les partis auront l’opportunité de présenter à la population un résumé de leur position à propos de chacun des enjeux. Ils auront le droit de distribuer un texte avec un nombre maximal de mot pour se prononcer sur chacun des sujets, et toutes les positions de tous les partis sur tous les enjeux seraient réunis dans un seul et même document qui servirait de base à la discussion. Le document serait téléchargeable en ligne et mis à la disposition des journalistes qui auraient tout le loisir de décortiquer et d’analyser les différentes positions et remettre les pendules à l’heure advenant des erreurs ou des informations trompeuses.

Document en main, et l’ayant préférablement lu (les deux professeurs se basent sur la peur de perdre la face en public pour qu’une majorité de citoyens aient lu le document), les citoyens se présenteraient à leur point de rassemblement vers 8h45 où ils se prépareraient à écouter un débat des chefs télévisé en direct. Au lieu de lire leur discours ou de débattre entre eux, les candidats seraient soumis à un barrage de questions posées par un trio de journalistes nationalement reconnus et respectés, questions tournant évidemment autour des enjeux soumis par les deux partis. Après une heure de questions, on permettrait à chaque candidat de prendre 15 minutes supplémentaires pour élaborer sur une de leur réponse précédente ou aborder un thème mis de côté par la séance de questions et réponses.

Suite à ce débat des chefs, il y aurait une pause café de 15 minutes, donnant l’occasion aux citoyens, réunis en groupe de 15 personnes, de se présenter à leurs collègues. Une fois la pause terminée, chaque groupe élit un président, qui agira comme modérateur. Une fois le président nommé, les discussions pourront commencer. Personne n’est obligé de parler, mais tout le monde a 5 minutes de temps de parole garanti. Chaque membre a une minuterie qu’il doit activer quand il prend la parole et désactiver lorsqu’il arrête de parler. Quelqu’un qui a épuisé son temps de parole ne peut pas s’adresser au groupe si quelqu’un à qui il reste du temps désire parler, mais peut s’exprimer si personne d’autre ne veut le faire. Le but de cette première table-ronde de 75 minutes est que chaque membre formule une question à poser aux candidats. Lorsque le temps alloué est épuisé, le président relit les questions, et le membres votent secrètement Oui ou Non pour chacune des questions. Le président compte ensuite les votes et sélectionne les trois questions ayant reçu le plus grand nombre de Oui.

Ackerman et Fishkin estiment que cet exercice devrait se terminer vers 12h15. Le dîner prend place dans les cafétérias d’école ou tout autre lieu similaire, où se réuniront pour la première fois les citoyens en groupe de 500 personnes. Les deux professeurs espèrent que ce moment en communauté permettra de poursuivre les échanges de façon informelle.

Pendant ce temps, dans les coulisses, un modérateur pour le groupe large (on prévoit un juge local ou un membre d’un groupe citoyen) recevra les questions sélectionnées par chacun des groupes, au total une centaine de questions. Ce modérateur devra regrouper les questions par catégories, puisqu’il est probable que les différents groupes parviennent à choisir des questions similaires. Une fois les catégories établies, on procédera à un tirage au sort de 15 questions, en évitant de conserver deux questions relevant de la même catégorie. Les représentants des partis politiques peuvent assister à la catégorisation et la sélection des questions par le président du grand groupe, mais n’y participent pas. En cas de partialité, le président pourra être radié de son poste pour les futurs jours de délibération, mais il reste en poste pour la séance actuelle.

Vers 14h, le modérateur reçoit le grand groupe et présente les représentants de partis. Un peu comme le débat des chefs, les représentants devront répondre aux 15 questions posées par les petits groupes et tirées au sort par le président du grand groupe. Les représentants auront 2 minutes pour répondre à chacune des questions, ainsi qu’une période de 5 minutes à la fin pour conclure ou soulever un ou des enjeux omis par la liste de questions. Cette activité est prévue durer 1 heure et 45 minutes.

Après une seconde pause de 15 minutes, il est donc environ 16h, et les citoyens-délibérateurs sont à nouveau réunis dans leur petit groupe initial de 15 personnes. Chacun a encore 5 minutes de temps de parole, mais cette fois-ci, l’exercice consiste à livrer ses impressions sur les réponses des représentants. À l’instar de la rencontre matinale, cette séance dure aussi 75 minutes, mais personne ne passera au vote et le président ne tentera pas qu’on en arrive à une conclusion claire ou un consensus. À la fin de la délibération, les membres se saluent et se quittent, tout simplement.

Les deux professeurs espèrent que, pendant les jours menant à l’élection, les citoyens continueront à réfléchir et à discuter des enjeux de la campagne, afin d’en arriver à une conclusion personnelle, mais éclairée.

Il existe, bien entendu, une série de limitations et une série de bénéfices associés à cet exercice. Nous les aborderons plus en détail lundi prochain.

Dans la même série :
Démocratie participative et démocratie délibérative, partie I
Démocratie participative et démocratie délibérative, partie III

Laisser un commentaire