Le mal hollandais

La semaine dernière, nous parlions de la péréquation et utilisions 2004 comme année de référence. Comme tout choix de point de comparaison est arbitraire, certains ont pu être tentés de nous accuser de faire preuve de mauvaise foi en faisant un choix délibérément avantageux pour notre propos. S’il est vrai que l’année 2004 fut particulièrement avantageuse du point de vue des revenus et dépenses fédérales au Québec, le choix de cette année tient plutôt au fait qu’il précède une série d’événements qui ont un impact visible sur les données en lien aux revenus et dépenses fédérales au Québec.

Ces données existent pour les revenus et dépenses fédérales par province jusqu’en 2009, et nous utiliserons les chiffres fournis par l’Institut de la Statistique du Québec (ISQ). Dans un document mis à jour en novembre 2001 et accessible ici (chapitre 13, tableaux 3 et 4), nous pouvons voir l’évolution des recettes et dépenses fédérales entre 1999 et 2009. Comme la crise de 2008 vient mêler les cartes, nous vous présentons, côte-à-côte, les données de l’ISQ de 2004, 2007, juste avant la crise, et 2009, année la plus récente. Nous le ferons d’abord pour les dépenses. Notons au passage que l’ISQ compte dans la section « dépenses de programme » les dépenses courantes, mais n’inclut pas dans ses calculs les intérêts sur la dette fédérale.

Province / TerritoireDépenses fédérales en 2004% des dépenses fédérales totales, 2004Dépenses fédérales en 2007% des dépenses fédérales totales, 2007Dépenses fédérales en 2009% des dépenses fédérales totales, 2009
Canada157 964 M$100%190 115 M$100%220 124 M$100%
Terre-Neuve-et-Labrador4 102 M$2.60%6 386 M$3.36%5 988 M$2.72%
Île-du-Prince-Édouard1 232 M$0.78%1 493 M$0.79%1 830 M$0.83%
Nouvelle-Écosse7 968 M$5.04%9 715 M$5.11%11 451 M$5.20%
Nouveau-Brunswick5 700 M$3.61%6 728 M$3.54%8 065 M$3.66%
Québec34 322 M$21.73%42 475 M$22.34%47 088 M$21.39%
Ontario51 589 M$32.66%63 372 M$33.33%75 894 M$34.48%
Manitoba8 018 M$5.08%9 883 M$5.20%11 940 M$5.42%
Saskatchewan6 976 M$4.42%7 185 M$3.78%7 555 M$3.43%
Alberta13 013 M$8.24%14 042 M$7.39%17 074 M$7.76%
Colombie-Britannique17 791 M$11.26%20 471 M$10.77%23 682 M$10.76%
Territoire du Yukon806 M$0.51%952 M$0.50%1 089 M$0.49%
Territoire du Nord-Ouest1 127 M$0.71%1 309 M$0.69%1 429 M$0.65%
Territoire du Nunavit1 097 M$0.69%1 182 M$0.62%1 370 M$0.62%

Ainsi, en regardant les dépenses du gouvernement fédéral, on constate que le Québec, bien qu’il reçoit un montant de plus en plus important, et malgré la réforme du calcul de la péréquation de 2007, continue de toucher une part légèrement inférieure à sa proportion démographique dans le Canada, tandis que l’Ontario rattrape rapidement son poids démographique, au point où l’écart par habitant est de 210$ et a tendance à diminuer depuis 2006.

Abordons maintenant les revenus fédéraux par province pour les mêmes années (2004, 2007 et 2009).

Province / TerritoireRevenu fédéral en 2004% du revenu fédéral total, 2004Revenu fédéral en 2007% du revenu fédéral total, 2007Revenu fédéral en 2009% du revenu fédéral total, 2009
Canada202 538 M$100%237 450 M$100%216 019 M$100%
Terre-Neuve-et-Labrador2 451 M$1.21%3 667 M$1.54%3 811 M$1.76%
Île-du-Prince-Édouard706 M$0.35%813 M$0.34%739 M$0.34%
Nouvelle-Écosse4 769 M$2.35%5 445 M$2.29%5 034 M$2.33%
Nouveau-Brunswick3 510 M$1.73%3 716 M$1.56%3 693 M$1.71%
Québec41 249 M$20.37%42 952 M$18.09%39 677 M$18.37%
Ontario87 142 M$43.02%97 240 M$40.95%85 239 M$39.46%
Manitoba5 873 M$2.90%6 571 M$2.77%6 453 M$2.99%
Saskatchewan5 223 M$2.58%6 586 M$2.77%7 074 M$3.27%
Alberta25 977 M$12.83%38 324 M$16.14%35 990 M$16.66%
Colombie-Britannique24 546 M$12.12%31 007 M$13.06%27 221 M$12.60%
Territoire du Yukon179 M$0.09%225 M$0.09%226 M$0.10%
Territoire du Nord-Ouest683 M$0.34%626 M$0.26%593 M$0.27%
Territoire du Nunavit126 M$0.06%181 M$0.08%159 M$0.07%

C’est donc au chapitre des revenus que le bât blesse. Force est de constater que l’économie du Québec a perdu des plumes, sa contribution au trésor canadien passant de 5 603$ par habitant en 2005 à 5 069$ par habitant en 2009, et enregistrant un recul constant entre ces deux dates. Seul point positif, son poids économique dans le Canada est resté le même avant et après la crise. Le même constat de recul économique s’applique pour l’Ontario, dont la contribution est passée de 7 601$ par habitant en 2006 à 6 520$ en 2009.

En date de 2009, il y a donc un écart de 8 milliards de dollars entre l’argent que le Québec envoie à Ottawa et ce qu’il en reçoit, écart qui s’est considérablement agrandi depuis 2006 non pas tant parce qu’il a demandé plus, mais parce qu’il a contribué moins. Dans le cas de l’Ontario, elle enregistrait encore une contribution positive en date de 2009, mais elle contribuait de moins en moins tout en recevant de plus en plus.

Qu’est-ce qui pourrait expliquer ce retard économique au Québec? On peut avancer plusieurs hypothèses plus ou moins sérieuses : on pourra y voir l’effet d’un contexte économique peu favorable pour le Québec ; la droite se pourléchera les babines en affirmant haut et fort que cela démontre la faiblesse du « modèle québécois » ; on pointera du doigt la mauvaise gestion du gouvernement libéral de Jean Charest ; d’autres enfin porteront l’accusation sur . . . l’Alberta!

En effet, la fulgurante progression de l’économie albertaine due à ses sable bitumineux a un impact positif et négatif sur l’économie du Canada. Les économistes l’appellent le mal hollandais. Qu’est-ce que le mal hollandais? Selon ce document du Fond Monétaire International (FMI),

Dans les années 60, les Pays-Bas ont enregistré une nette hausse de leur revenu après la découverte d’énormes dépôts de gaz naturel en mer du Nord. De façon inattendue, ce développement apparemment positif a eu de sérieuses répercussions sur d’importants secteurs de l’économie hollandaise : le florin a pris de la valeur et les exportations non pétrolières ont donc perdu de leur compétitivité. Ce syndrome a été appelé «mal hollandais».

L’accroissement de l’exploitation et de l’exportation du pétrole albertain est le principal d’une série de facteurs qui a fait croître la valeur du dollar canadien jusqu’à la parité avec le dollar américain. En contrepartie, la hausse de la valeur du dollar canadien a fortement réduit la compétitivité des produits créés au pays, affectant durement le secteur manufacturier particulièrement important au Québec (près de 20% du PIB) et en Ontario. Les impacts négatifs s’expriment de plusieurs façons différentes.

Le premier impact du mal hollandais au Québec se perçoit sur les pertes d’emplois dans le secteur manufacturier. Un rapport du Comité sénatorial permanent des affaires étrangères estimait en 2003 que les coûts unitaires du secteur manufacturier canadien et américain étaient à égalité lorsque le dollar canadien se transigeait à 0,72$ américain. On peut d’ailleurs lire dans ce rapport :

« il nous faut un taux de change de 72 cents US, ou moindre, pour maintenir de façon absolue le coût unitaire de main-d’œuvre au point où le secteur canadien de la fabrication demeure concurrentiel ».  Si le dollar grimpe à plus de 72 cents, il sera plus dispendieux de produire au Canada qu’aux États-Unis et, selon M. Stanford, cela serait un incitatif pour ramener la production au sud de la frontière.

On peut donc se douter de l’impact négatif qu’un dollar à parité inflige à l’économie québécoise. Quant à eux, les Manufacturiers et Exportateurs du Canada affirmaient que « chaque augmentation de 1% du dollar canadien résulte en une baisse d’environ 2 milliards de dollars des ventes annuelles pour ses membres. De plus, chaque hausse de 1cUS de la monnaie implique la perte de 25 000 emplois. » une étude des professeurs Michel Beine, de l’Université du Luxembourg, Charles S. Bos, de l’Université d’Amsterdam, et Serge Coulombe, de l’Université d’Ottawa, a estimé que j « jusqu’à 54% des emplois manufacturiers perdus au Canada entre 2002 et 2007 l’ont été à cause du mal hollandais », contre 46% attribuables à la baisse de la valeur du dollar américain. En point de presse de M. Nicolas Marceau, porte-parole de l’opposition officielle en matière de développement économique, évaluait à près de 100 000 le nombre d’emplois perdus entre 2002 et 2012 à cause de ce mal hollandais. À titre de comparaison, l’immense chantier qu’est supposé être le Plan Nord devrait créer 20 000 emplois par année, selon les estimations optimistes du gouvernement libéral.

Le portrait est loin d’être rose, mais la perte d’emploi n’est pas le seul désavantage que nous procure le boom pétrolier albertain. En effet, nous devons aussi composer avec un impact négatif sur les investissements locaux et étrangers. En effet, un dollar fort à cause du prix de l’énergie gruge doublement les marges de profit des manufacturiers. Selon l’économiste en chef d’Exportation et développement Canada (EDC), Stephen Poloz,

«Non seulement les manufacturiers doivent-ils payer leur énergie plus cher, mais ils ont moins d’argent pour leurs ventes à l’étranger, parce que ces ventes se font en dollars américains, explique-t-il. Donc, leurs profits sont compressés pour deux raisons.»

Une étude du Centre sur la productivité et la prospérité estimait que, « au Québec, une appréciation de la monnaie de 10% abaisse la probabilité qu’une entreprise québécoise investisse de 4,8 points de pourcentage. »

Si on peut estimer à près de 100 000 le nombre d’emplois perdus à cause du mal hollandais, à combien peut-on chiffrer le nombre d’emplois que des investissements auraient pu créer? Combien d’emplois collatéraux ont été perdus ou non créés par cette suppression de 100 000 emplois? Combien en a-t-il coûté à la province en chômage, aide-sociale, programme de retour aux études et formation de main d’oeuvre? Qu’en sera-t-il dans 5 ans, dans 10 ans, dans 50 ans?

Le gouvernement fédéral subventionne les compagnies pétrolières en Alberta pour un montant avoisinant les 1,4 milliard de dollars annuellement, selon Équiterre. Dans un vidéo du vendredi précédent, Gilles Duceppe estimait à 72 milliards les sommes investies entre 1970 et 1999 pour le gaz naturel, le pétrole, le charbon et le nucléaire, ressources que le Québec ne développe pas. Comme le Québec fournit près de 20% des revenus canadiens, il a donc contribué à la hauteur de 14 milliards (Gilles Duceppe dit 18 milliards), et continue de contribuer annuellement 208 millions de dollars pour subventionner une industrie qui nuit à notre économie.

Bref, serait-il plus souhaitable pour le Québec de recevoir un généreux chèque de péréquation, au prix d’une économie intérieure minée par le mal hollandais? Si oui, pendant combien de temps cette situation serait-elle rentable?

Dans la même série :
Province de quêteux, chèque de BS et les sables bitumineux d’Alberta
La Grèce d’Amérique du Nord
Une province qui vit au-dessus de ses moyens
La bête affamée

Vidéo du vendredi :
La péréquation
François Legault et les finances d’un Québec souverain
Le mal hollandais à RDI
Louis Gill explique la dette du Québec
Les arguments économiques de la souveraineté
Affamer la bête, l’histoire

2 commentaires à propos de “Le mal hollandais

  1. En avril 2007, soit avant la crise, le taux de chômage au Québec était historiquement bas, à 7,2%. Donc on s’entend que la plupart des travailleurs manufacturiers qui avaient perdu leur emploi en ont trouvé un nouveau dans une autre industrie.
    De plus, entre 2003 et 2009, le dollar canadien est passé de $0.64 à la parité versus le dollar américain. En 2009, le Québec a importé des biens et services pour environ $68 milliards des USA. Cela signifie une économie de plus de $38 milliards. Cette somme est répartie dans l’ensemble de la population québécoise, ce qui lui permet d’améliorer son pouvoir d’achat et, par le fait même, son niveau de vie.
    Finalement, entre 2003 et 2009, le stock d’investissements étrangers au Canada a augmenté de 47% à $549 milliards. Ça aussi ça contribue à l’appréciation du taux de change et à l’amélioration du niveau de vie par l’expansion du capital productif de l’économie.
    Donc il est complètement faux d’affirmer que le Québec subi des conséquences négatives du développement de l’industrie pétrolière de l’Alberta.

    • Il faut faire attention quand on lance de tels chiffres à tout vent… Les chiffres donnent des informations, mais il ne faut pas leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. Le taux de chômage était peut-être historiquement bas en 2009, mais cela ne signifie pas que la situation était inchangée, voire meilleure. Le taux de chômage baisse quand des gens quittent le marché du travail. Le taux de chômage baisse quand les chômeurs se trouvent un emploi moins payant et plus précaire. Pour bien juger de votre affirmation sur le taux de chômage, il faudrait évaluer la provenance et l’aboutissement de ces chômeurs.

      Pour ce qui est des importations provenant des États-Unis, il faut, encore une fois, faire attention. Le Québec a un solde commercial positif avec les États-Unis, et si l’on consulte ce rapport de 2011 des Manufacturiers et Exportateurs du Québec (http://qc.cme-mec.ca/_uploads/_media/gl3y0ia2.pdf), on s’aperçoit que le solde commercial avec nos voisins du sud est en baisse constante depuis 2005, que le MEQ met d’abord sur le dos de la valeur du dollar canadien et ensuite du retard de productivité (sans parler de la crise économique qui affecte la richesse de nos voisins du sud). Un dollar fort a deux impacts : moins d’exportations et plus d’importations. Encore une fois, vous avez le beau jeu de dire que le Québec a économisé, mais combien ces « économies » lui ont-elles coûté? Beaucoup plus difficile à dire.

      Finalement, je ne crois pas que notre article dise que l’Alberta et son industrie pétrolifère sont les seuls coupables de nos retards économiques, la baisse de la devise américaine est estimée responsable à hauteur du tiers de la hausse de notre dollar et les deux autres tiers sont attribués à notre dollar lui-même. Des économistes ont évalué que 54 de ces 66% sont attribuables à un mal hollandais, dont la cause (très) majeure est l’industrie pétrolifère albertaine (http://www.eea-esem.com/files/papers/EEA-ESEM/2009/1445/BBC_version17b.pdf – page 25).

      Et nous n’affirmons pas non plus que le Québec ne fait que souffrir de l’expansion de cette industrie, mais que, en bout de ligne, le Québec est beaucoup moins gagnant que le laissent entendre l’IEDM. Je crois même, personnellement, qu’il est perdant.

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