La Grèce d’Amérique du Nord

Après avoir parlé de la péréquation et de l’impact négatif de l’économie albertaine sur l’économie québécoise, nous allons nous attaquer à un autre argument que les fédéralistes brandissent pour effrayer les indépendantistes : la fameuse dette publique du Québec. Ayant une dette à la hauteur de 95% de son PIB, le Québec serait la Grèce d’Amérique du Nord, si ce n’était du Canada qui vient altruistement nous sauver ; au dire de certains, nos programmes sociaux, financés par des emprunts, ne pourront pas survivre longtemps à la dette que nous avons accumulée ; pour d’autres, ce n’est qu’une question de temps avant que les agences de crédit n’abaissent la cote du Québec et que ce dernier ne se retrouve dans une situation semblable à l’Espagne, le Portugal, la Grèce, l’Irlande et l’Italie.

Le but de cet article est de faire la lumière sur tout ce qu’on entend à propos de la dette. Nous tenons à réitérer notre avertissement : aucun des membres du Ralliement n’est économiste. Bien que nous cherchions à recueillir les meilleurs chiffres provenant des meilleures sources possibles et à les utiliser de notre mieux, des erreurs peuvent se glisser dans nos textes, calculs et conclusions. Si c’est le cas, faites-nous en part et nous corrigerons aussi rapidement que possible. Bref, nos conclusions sont à prendre avec des pincettes. Dans le cas de cet article, nos propos sont d’abord et avant tout basés sur les écrits et conférences de Louis Gill, économiste et professeur retraité de l’UQAM.

Les détracteurs de la dette publique du Québec ont un outil que l’IEDM a astucieusement créé : une application qui présente le compteur de la dette québécoise. Au premier coup d’oeil, on constate que la dette serait de 249 milliards de dollars et augmenterait à coup de 300$ la seconde. Cette dette représenterait 95% du PIB de la province, un scénario qui a de quoi faire frémir quand on met en parallèle le ratio dette / PIB de la Grèce qui est de 115%. Or, au gouvernement du Québec, on affirme que la dette du Québec ne s’élève qu’à 184 milliards de dollars et ne représente que 55% du PIB, soit un écart considérable par rapport aux chiffres avancés par l’IEDM. Qui ment?

Personne! Les deux ne comptabilisent pas la même chose. Le gouvernement du Québec suit scrupuleusement la méthode de l’OCDE pour le calcul de la dette brute alors que l’IEDM présente la dette du secteur public (dette totale du gouvernement, incluant le passif net des régimes de retraite (PNRR), à laquelle on ajoute la dette des entreprises du gouvernement (Hydro-Québec, Loto-Québec, SAQ, etc), la dette des municipalités du Québec et la dette des réseaux de santé, des services sociaux et d’éducation contractée en leur nom propre). Les chiffres de l’IEDM et du gouvernement du Québec représentent donc des concepts de dette totalement différents, ce qui n’empêche pas certains de comparer le résultat de l’IEDM avec la dette brute grecque selon la méthode de calcul de l’OCDE. Une telle comparaison est intellectuellement malhonnête, puisque la méthode de calcul de la dette brute selon l’OCDE ne tient pas compte du PNRR et des dettes des entreprises du gouvernement, inclus dans celui de la dette du secteur public selon l’IEDM.

Que signifie tout ce charabia? Simplement qu’il faut comparer des pommes avec des pommes, c’est-à-dire la dette grecque (méthode OCDE) avec la dette du Québec (méthode OCDE) et donc de comparer le ratio dette / PIB de 115% de la Grèce avec le ratio dette / PIB de 55% du Québec, et non de 95% que l’IEDM présente. Le Québec n’est donc absolument pas au niveau de la Grèce côté endettement, il a plutôt un niveau moitié moins élevé que celui de la Grèce.

Les critiques de la dette diront malgré tout que le Québec ne tardera pas à rejoindre la Grèce dans l’abîme de la dette, que c’est presque déjà un fait, malgré la démonstration faite plus haut. C’est totalement faux, et encore une fois intellectuellement malhonnête. Pour prévoir le déclenchement d’un cataclysme équivalent à la débandade grecque sur les marchés financiers, il ne faut pas regarder le niveau de la dette, mais bien celui du déficit. En effet, les investisseurs étrangers ne s’intéressent pas au niveau d’endettement d’une entité, mais plutôt de sa capacité de rembourser ses dettes, et donc de payer ses intérêts et d’enrichir ses créanciers. Le déficit budgétaire du Québec, comme le mentionnait Louis Gill à RDI Économie, dans notre vidéo de vendredi dernier, est de 1,5% du PIB, avec retour à l’équilibre budgétaire prévu pour l’an prochain, alors que le déficit budgétaire de la Grèce se trouverait à plus de 13%, sans perspective réelle d’amélioration à court ou moyen terme. Encore une fois, les deux ne sont absolument pas comparables.

Qu’à cela ne tienne, diront les détracteurs de la dette, le Québec sera bientôt dans la même situation que la Grèce! Peut-être alors serait-il bon de rappeler que les Québec empruntait, en mars 2012 à environ 3% d’intérêts et moins (Plan budgétaire, p. D.49) et que ce taux n’a jamais été aussi bas, alors que la Grèce aurait emprunté sur les marchés financiers, à la même période, à des taux oscillant autour de 37% d’intérêts, et à 12% un an plus tôt. Nous sommes loin d’être en face de situations similaires.

Les diffamateurs de la dette seront tentés d’arguer que la situation du Québec est bien différente de celle de la Grèce puisque la Belle Province a un garant en cas de défaut de paiement, le gouvernement fédéral canadien, ce qui fait cruellement défaut à la Grèce. Certains fédéralistes seraient même tentés d’utiliser cet argument pour prôner l’adhésion du Québec à la confédération, affirmant que le Canada est responsable de la bonne cote de crédit du Québec et que, seule et abandonné à elle-même, la province se retrouverait rapidement dans le même cul-de-sac que la Grèce, sans une Union Européenne pour nous sauver.

Cette perception pourrait avoir du vrai si les agences de notation évaluaient globalement, et non individuellement, les créanciers. Le meilleur exemple se produit actuellement en Ontario, la province la plus riche du Canada. Avec un rapport dette / PIB atteignant 37,2% en 2012, donc bien en deçà du Québec et de la Grèce, mais devant juguler un déficit qui a grimpé à 16 milliards de dollars la même année, déficit plus élevé que l’ensemble cumulé des déficits des autres provinces, l’Ontario est mise sous surveillance par l’agence de notation Moody’s, qui a abaissé à négative son évaluation de la perspective financière de la province. La prochaine étape, supposant que la situation ne s’améliore pas ou, pire, dégénère, est la baisse de la cote de crédit, entraînant une hausse des taux d’intérêts pour l’Ontario. Notons que le Québec ne s’est pas fait servir le même genre d’avertissement. Si le Québec peinait à boucler son budget et si les perspectives d’avenir étaient peu reluisantes, assurément les agences de notation lui serviraient la même médecine, avec ou sans le Canada derrière nous. Ce n’est pas le cas.

Finalement, les critiques diront que le Québec, s’il continue à se payer autant de services publics, se retrouvera tôt ou tard dans la situation de la Grèce. Nous aborderons plus en détail le déficit du Québec la semaine prochaine. Nous ne dirons simplement ceci : en Grèce, ce n’est pas l’explosion des dépenses publiques qui a causé la crise, mais bien l’évasion fiscale, qui frôle les 40 milliards d’euros, soit 12 à 15% du PIB de la Grèce. Quand on sait que la Grèce tire entre 40 et 50 milliards de recettes fiscales, on comprend mieux l’impact de 40 milliards d’euros en évasion fiscale.

Les détracteurs de la dette publique du Québec n’en sont pas à leurs derniers arguments. Nous répondrons à leurs autres accusations la semaine prochaine.

Dans la même série :
Province de quêteux, chèque de BS et les sables bitumineux d’Alberta
Le mal hollandais
Une province qui vit au-dessus de ses moyens
La bête affamée

Vidéo du vendredi :
La péréquation
François Legault et les finances d’un Québec souverain
Le mal hollandais à RDI
Louis Gill explique la dette du Québec
Les arguments économiques de la souveraineté
Affamer la bête, l’histoire

4 commentaires à propos de “La Grèce d’Amérique du Nord

  1. Le calcul que vous donnez à partir des chiffres du gouvernement du Québec n’est que la dette provinciale. Pour faire une vraie comparaison avec la Grèce (un état unitaire), il faut ajoute la part québécoise de la dette du gouvernement fédéral. Íl faut ajouter 23% de 600 milliards, soit environ 138 millards. Cela amène la dette total, tel que compté par l’OCDE à environ 320 millards, soit environ 113% du PIB.

    • Monsieur Ouellet, vous faites deux erreurs dans votre raisonnement. La première est de demander au Québec d’assumer sa part de dette fédérale avant l’acquisition de son indépendance. Le Québec n’est, d’aucune manière, le payeur de dernière instance du gouvernement fédéral, qui a acquis sa dette en son nom propre. Si, demain matin, le Québec « faisait faillite » et se retrouvait dans l’impossibilité de rembourser sa dette, le Canada devrait assumer cette dette. Si cette situation se produisait pour Montréal, ou le CHUM ou l’UQAM, alors oui, le Québec devrait assumer cette dette. Cependant, si ça arrivait à l’État canadien, aucun créancier ne pourrait demander aux Québécois de rembourser leur part de la dette. C’est comme si on disait que, parce que vos parents se portent garant d’un prêt que vous avez contracté, vous pouvez être saisi pour une dette qu’ils n’ont pas remboursé. C’est ridicule.

      De plus, fait-on cet exercice pour les autres provinces? Non. Le fait-on individuellement pour les États des États-Unis? Non plus. Ni pour les cantons allemands, ni pour les départements français. Alors, pourquoi le faire pour le Québec, sinon pour vouloir donner une image plus négative de la situation? Pour de plus amples questions, je vous dirigerai vers le vidéo du vendredi « Louis Gill explique la dette du Québec », et plus principalement l’interview que Louis Gill a accordé à RDI.

      Votre seconde erreur est dans le calcul du pourcentage total de la dette (incluant la part de la dette fédérale) par rapport au PIB. Si 184 milliards de dette donnent 55% du PIB, 322 milliards de dette ne peuvent donner 113% du PIB, mais plutôt autour de 96,25%.

      Ceci dit, merci d’avoir abordé cet aspect, je l’avais oublié dans l’article. Soit je modifierai celui-ci, soit je l’aborderai dans celui de lundi prochain!

      • La notion de dette publique est bien établie et elle comprend l’ensemble des niveaux de gouvernement d’un pays, pas seulement l’administration centrale. Donc, votre raisonnement pose une vision biaisée de la réalité.

        Ceux qui disent que le Québec ressemble à la Grèce font le même calcul. Si le Québec devient indépendant sans entente sur le partage de la dette fédérale, alors tous les biens fédéraux au Québec demeure propriété fédérale (ce qui ne serait pas sans poser de sérieux problèmes). Si le Québec en fait fi, alors il n’est pas éligible à participer à l’ensemble des traités internationaux (nationalisation sans compensations), et dans un tel cas le scénario grec devient très plausible.

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