Ces sondages récupérés

Après avoir abordé les pièges et les manipulations que pouvaient contenir les sondages, il ne nous reste qu’à aborder le dernier volet des abus dont les sondages peuvent être l’objet, et nous avons nommé le détournement des résultats des sondages. En effet, il peut arriver qu’un sondage à la méthodologie impeccable soit mal véhiculé par les médias, qui titrent des unes avec mordant, soit en tirant des conclusions auxquelles ne se prête pas l’étude, ou en déformant les résultats de celle-ci.

En effet, souvenons-nous de ce sondage de 2007 dans lequel 1% des Québécois s’étaient dits très racistes, 15% moyennement racistes, 43% un peu racistes et 39% pas du tout racistes. Le Journal de Montréal avait présenté l’étude en disant que 6 Québécois sur 10 admettaient être racistes, évacuant du même coup plusieurs nuances du sondage. Les médias avaient parlé de cette une provocante pendant plusieurs jours. La récupération médiatique des sondages a donc autant sinon plus d’influence que les sondages eux-mêmes. D’ailleurs, quels sont les impacts des sondages sur l’opinion du peuple?

Malheureusement, aucune étude n’a été menée sur les divers impacts que les sondages ont sur le jugement populaire, il est donc extrêmement délicat de prendre position. Est-ce que la montée de l’appui populaire envers un parti encourage plus d’appui populaire ou, au contraire, favorise-t-elle la mobilisation des adversaires du parti? Est-ce que les deux tendances s’équivalent au point de s’annuler? Dans ce cas-ci, nous croyons qu’il faut faire du cas par cas. Pour ce faire, nous étudierons deux campagnes électorales récentes, d’abord la montée du NPD lors de la campagne d’avril 2011, ayant mené à la fameuse vague orange, puis nous étudierons la plus récente campagne électorale en Alberta, où le parti Wildrose, qu’on prédisait gagnant dans les sondages, a subi une douloureuse défaite.

Lors de la campagne électorale fédérale de 2011, le climat politique au Québec était plutôt spécial : le Parti libéral du Canada était encore marqué au fer rouge du scandale des commandites, les valeurs du Parti conservateur du Canada n’étaient pas partagées par une très large majorité des Québécois, et la population était lasse d’un Bloc québécois usé par plusieurs décennies de majorité au Québec. Lorsque le sympathique Jack Layton a fait bonne impression après une émission de « Tout le monde en parle », les sondages ont montré cette hausse de faveur populaire dans l’opinion publique, un appui qui a continué de croître dans la province au fur et à mesure que la campagne avançait.

Évidemment, nous n’en avons pas de preuve tangible et, bien sûr, la campagne du Bloc québécois battait de l’aile, celle du Parti libéral n’a pas levé et celle du Parti conservateur n’a jamais vraiment eu de chances, sans parler de « l’effet Jack », mais l’évolution de la vague orange pourrait-elle tirer sa source dans les sondages? L’électorat québécois, las du Bloc et sans alternative crédible a-t-il vu dans les sondages montrant la montée du NPD une bouée de sauvetage? La montée du NPD dans les sondages a-t-il été le déclencheur d’une convergence généralisée en appui au parti? Nous ne le saurons véritablement jamais, mais la question mérite d’être posée.

La situation inverse semble s’être produite lors de la campagne électorale provinciale d’Alberta. En date du 16 avril, soit une semaine avant le vote, un sondage annonçait que le Parti Wildrose recevait 43% des intentions de vote contre 36% pour le Parti progressiste-conservateur et 11% pour les libéraux. Les résultats furent cependant loin des résultats anticipés par les sondages. En effet, les conservateurs reçurent 44% des votes, le Wildrose 34,5% et les libéraux, un peu moins de 10%. Rapidement, certains groupes et personnalités, dont Jean Charest, ont critiqué l’utilité ou la méthodologie des sondages, d’autres ont remis en question la validité de tels sondages.

D’autres ont cependant affirmé que des électeurs ont changé d’idée suite à la sortie des sondages, voulant barrer la voie à l’élection d’un parti un peu trop extrême à leur goût. Si cela est avéré, les sondages auraient ainsi polarisé les intentions de vote de certains électeurs, les poussant à écarter leurs convictions politiques pour voter stratégiquement pour le Parti progressiste-conservateur afin de barrer la voie du Wildrose dans plusieurs circonscriptions clés. Encore une fois, nous ne saurons jamais le fond de ces histoires, mais il est utile de se poser la question : les sondages sont-ils si innocents et inconséquents qu’on nous le dit?

N’oublions pas que le Parti libéral se sert des sondages (c’est-à-dire ceux qui l’avantagent) pour dire que la « majorité silencieuse » l’appuie dans son projet de hausser les frais de scolarité et s’en sert pour clore toute discussion. En effet, à partir du moment où la majorité veut quelque chose, à quoi sert-il d’en débattre? Sauf qu’il faut rappeler à Jean Charest et à ses conseillers que les sondages ne sont pas infaillibles, qu’ils sont fluctuants et que la démocratie n’est pas d’imposer le désir de la majorité tant que d’accepter de parler et de débattre de tous les sujets.

Dans la même série :
Ces sondages piégés
Ces sondages trafiqués

Vidéo du vendredi :
Quelques informations sur les sondages
Une table ronde sur les sondages
L’impact des sondages

Laisser un commentaire