Sentiments et démocratie

Après avoir abordé divers thèmes politiques et économiques, nous désirons revenir à des sujets d’actualité. Le conflit étudiant s’est transformé en crise étudiante et, de mépris en agressivité, les protagonistes se sont durcis dans leur position respective et un règlement semble plus loin que jamais. Nous avions jadis pris position et, bien que nous y tenions toujours, il nous semble que le conflit est passé des faits aux émotions. D’un côté, les citoyens arborant le carré rouge sont décriés comme des gens qui encouragent la violence et l’intimidation ; de l’autre, les étudiants se sentent muselés par la loi 78 et opprimés par les policiers.

Il faut se rappeler que l’appel à l’émotion a de tout temps été une arme utile dans l’arène politique. L’émotion est souvent le plus petit dénominateur commun dans une foule qui réunit des individus ayant des histoires et des personnalités différentes. Qu’on ait un doctorat ou que l’on n’ait pas terminé ses études secondaires, que l’on soit étudiant ou retraité, employé ou assisté social, féru de lecture variée ou seulement de bande dessinée, les sentiments unifient les individus et encouragent l’action. Les recherches scientifiques sont souvent motivées de la même manière, car le désir de prouver quelque chose (l’émission de l’hypothèse) est un rapport aux valeurs, et c’est la démarche qui crédibilisera les résultats.

De la même manière, la présentation d’un argumentaire rationnel lors d’un rassemblement aura un effet dévastateur sur la mobilisation et la foule se lassera d’un discours si peu engageant. Par contre, lors d’une discussion entre deux personnes, l’appel à l’émotion peut devenir un puissant facteur de discorde lorsque les opinions divergent. Les arguments doivent alors prendre le relais, dans le but de convaincre l’autre du bien-fondé de sa position ou de sa réflexion. Bien entendu, nous sommes souvent bien moins réceptifs à un raisonnement qui ne correspond pas à notre expérience ou à notre compréhension de notre environnement. Cela n’exclut cependant pas le droit au respect de l’autre, qu’il partage nos opinions ou non.

Ce qui est souvent le plus frustrant pour un individu souhaitant débattre, c’est de constater que l’autre parti refuse l’invitation, peu importe la raison évoquée. Trop souvent, le seul constat émotif d’une situation constitue le plus fort argument de notre idée. Cependant, en démocratie, s’arrêter à ce moment émotif devient la meilleure arme des politiciens envers nos droits civiques. Au nom de l’émotion, ils peuvent nous faire croire n’importe quoi, comme l’exemple du carré rouge en tant que symbole de la violence et de l’intimidation le démontre.

Pour dépasser ce stade émotif, il s’avère nécessaire de se documenter et d’adopter une position raisonnée lors de discussions. La démocratie nécessite cette recherche de la raison ou, au minimum, elle exige de développer un regard critique sur les événements. Cette forme d’implication minimale se fera souvent sur un certain nombre de sujets qui suscitent notre intérêt. Bien sûr, on ne peut tout connaître, il est alors nécessaire d’être critique envers l’information qui nous est fournie. La vérification des sources et de la neutralité des interlocuteurs est nécessaire lorsque l’on nous présente de l’information.

Ainsi, bien que nous soyons un regroupement de séparatistes de gauche, nous nous informons également auprès des journalistes et chroniqueurs fédéralistes ou de droite, dans le but de mettre à l’épreuve nos idées et de développer une réponse à l’argumentaire de nos adversaires, afin de nous permettre de débattre sur le même terrain qu’eux. Cet exercice nous permet de mieux nuancer nos propos, de mieux les développer. En effet, c’est le choc des idées qui affûte la pensée et non pas le fait de patauger dans un bassin d’idées qui nous réconfortent dans notre idéologie.

Vous, lecteurs, sortez de vos cercles d’information habituels, allez voir ce qu’on écrit ailleurs, ne vous fiez pas aveuglément à La Presse, au Devoir, ni même au Ralliement citoyen pour la république du Québec! Critiquez l’information qui vous est fournie comme l’historien critique ses sources : Qui parle? Quelle est son intention? Quel est son biais? Que dit-il? Que ne dit-il pas? Lorsque vous posez votre jugement, éliminez toute émotion pour donner préséance à votre raison. Une démocratie saine est une société où les citoyens raisonnent.

Toute démocratie nécessite une implication constante de ses citoyens envers la chose publique. C’est exactement cette implication qui fait d’eux des citoyens. Une démocratie qui ne peut compter sur la vigilance citoyenne n’est plus une démocratie. Pour reprendre l’idée de Tocqueville, ce philosophe français qui a étudié les débuts de la démocratie aux États-Unis : lorsque les droits individuels enlèvent tout sens à l’implication civique, la démocratie se transforme en despotisme doux puisque les dirigeants ont alors les mains libres d’agir à leur guise. Ils ont, pour ainsi dire, les deux mains sur le volant . . .

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